Un repas en ville
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Il était jour. Malgré
l’absence persistante de rayons, toujours cachés derrière l’épaisse couche de nuages
qui éblouissait les rues endormies du dimanche, au sud-ouest, une grande
emprunte lumineuse perçait le haut du ciel. Quatorze heures et quarante-neuf
minutes. Le bruit métallique des couverts traversait les vitres de la salle à
manger. Fourchettes et couteaux qui se croisaient, cuillères qui attendaient
leur part, verres bourrés de vin et de lard, aucun hôte ne parlait. Julien
regardait les bouches gonflées, qui ruminaient concentrées pour ne point se
vider. À peine leurs mâchoires ralentissaient le rythme, un nouveau morceau de
chair bien onctueuse approchait. On approuvait d’un clin d’œil, un regard jeté
çà et là, un petit son timide, tout en mangeant. Pas question de prendre une
pause. En aucun cas, il ne fallait oser s’étirer, même pas reposer le dos
courbé, plié aux tourments d’un masque qui s’ennuyait dans une poche, quelque
part. Dehors, les suivants faisaient semblant d’attendre dans le calme. Trois
groupes étaient déjà passés. Un petit message à la porte disait : « Ouverts
à midi. Non plus de dix personnes à la fois, non plus de quatre par table. Établi
par le règlement. Merci de collaborer. ».
La cuisine avait
les fours chauffés au rouge. Tout le monde, cuisiniers et garçons, courait de
tous côtés, avec des assiettes en main qui se faisaient remplir à mesure
qu’elles approchaient de la salle. On assistait à des allées et venues
continues de rôtis et de soupes, d’omelettes et de légumes, de fromages et de
compotes qui garnissaient avec de nombreuses bouteilles de vin les tables, où
l’on patientait avec du pain et de l’eau. De temps en temps, une voix en
cuisine parvenait aux oreilles des hôtes ; on la faisait arriver à propos,
en tant qu’annoncement. La commande de la table numéro cinq, s’il vous
plaît ! Sans trop tarder, un garçon franchissait alors la porte, avec
un grand plat fumant de lapin au four à la moutarde. Tous les yeux, souriants
et bien ouverts, se félicitaient par le choix, qui ne voulaient absolument pas
laisser rafraîchir. Rien n’aurait changé le bienheureux cours du repas, n’était-ce
que les désirs se retrouvassent par erreur entre un chien et les caresses d’une
chatte qui, d’un coup félin, fit sauter en l’air la perruque de son maître et,
de conséquence, tout le reste. Julien regardait encore. Fourchettes et couteaux
qui volaient dans la salle, cuillères qui tournaient sur place, morceaux de
verre éparpillés parmi les tâches, aucun hôte ne restait à table. Le moment
était arrivé de se faufiler par-dessous les cris des corps déconcertés, qui
papillonnaient confondus dans un espace collant et étroit, prendre le grand
plat de lapin et s’assoir manger au coin, par terre, pendant que personne ne
regardait.
Le quatrième
groupe, affamé, bataillait à vide à l’entrée. Désormais, la salle était fermée.
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