J'avais oublié M. Baptiste
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Il était de côté,
silencieux dans son monde d’étoiles, englouti dans le bruit des bavardages des
autres, qui chipotaient dans leurs plats de riz aux fruits de mer.
M. Jacques et M.
Gérard reprenaient le fil de leur éternelle discussion politique, qui n’allait
pas outre les années de Mitterrand et de Chirac. À côté, M. Julien chantait en
hurlant les hits de son époque et Mme Flore applaudissait enchantée
chaque fois qu’elle se rappelait des paroles. En face, Mme Claire et M. Charles
jouaient à se faire la cour. Ils parlotaient de tout et de rien, en exagérant
fort bien les gestes accompagnant les mots qu’ils inventaient et répétaient à
tour de rôle.
M. Thierry, en
bout de table, chatouillait toujours les oreilles de son cher bouledogue Louis,
décédé l’été dernier, à l’âge incroyable de dix-sept ans. Le jour où il est
mort, M. Thierry a beaucoup pleuré et, tout seul, il a voulu enterrer son ami
aux pieds de son chêne préféré. Puis, il est parti dormir, dans sa chambre, au
fond du couloir, au premier étage. L’après-midi, il s’est réveillé tout excité
de joie et a couru réveiller tout le monde : Louis était vivant dans ses
bras, sous la forme de son tapis poilu, noir et blanc, de bord de lit. À partir
de ce moment, n’importe quelle chose pouvait devenir Louis. Il fallait faire
attention à ce qu’il ne décidât de prendre pour son chien rien qu’il n’aurait
pu porter avec lui dans sa chambre. Le mardi suivant l’enterrement, par
exemple, il a failli enlever la robe à Mme Giselle, la comtesse. On a eu un
gros problème là. À peine M. Thierry a caressé les pompons dorés qui ornaient
lourdement les bras de Mme Giselle, elle a commencé à crier d’une voix
horriblement aigüe « au violeur ! », à injurier tout le monde, tout
autour, et sans arrêt et à frapper avec son petit sac à perles, dans toutes les
directions, avec une véhémence impardonnable, même contre nous qui essayions
d’approcher pour les aider. Car, ce n’était pas seulement pour M. Thierry
qu’elle réagissait ainsi ! Et non ! Mme Giselle a une façon particulièrement
minable de s’attacher à tout ce qui lui appartient. Personne ne peut toucher,
même pas du bout du doigt, rien de sa propriété ridicule de comtesse, même pas par
erreur. Gare à celui qui le fait ! Elle change radicalement son sourire de
noble béate, en un masque diabolique capable de tout. Je porte encore sur ma
peau les restes de ses ongles rouges, que le pauvre Thierry continue à confondre
avec les griffes enragées de son vieux Louis. Il s’excuse tous les jours pour
le comportement méprisable de son bouledogue. Mme Giselle sourit béatement chaque
fois qu’il le fait. Elle ne se rappelle absolument de rien. Et surtout, elle ne
sait pas que M. Thierry la montre du doigt pendant qu’il s’excuse, car c’est de
ses manières à elle qu’il parle ! Tout le monde rit, bien sûr.
À côté de M.
Thierry, il y avait M. Baptiste. Toujours dans son coin. Quasiment invisible. J’avais
oublié, pour l’énième fois, qu’il était là. Heureusement, on avait fait du riz
en abondance. J’ai quand même couru voir dans la cuisine pour m’assurer qu’il y restait encore un bon plat dans la casserole. A l’époque, je pensais qu’il ne se
rendait pas compte de mes oublis, du moins, c’était ce qu’il me faisait croire.
Aujourd’hui, j’ai mes doutes. M. Baptiste ne parlait plus depuis le trépassement
de sa femme. Il ne dessinait même pas. Lui, qui n’avait fait que ça pendant
toute sa vie, alors que sa femme respirait et chantait, jour et nuit, autour de
lui.
Peut-être, il dessinait tout simplement ailleurs, dans sa mémoire, là où il la touchait encore.
Peut-être, il me laissait oublier, qu’il était là. De toute façon, les mémoires n’ont pas de hâte.
Mofred
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